Interview avec Bayrem Zouari, digital artist


Surf’n’Taste invite les professionnels et différents acteurs sur le web à partager leurs propres expériences, et réflexions. Plus qu’un récit de success story, ces interviews adressent souvent des enseignements, des conseils, voire même des critiques pour mettre les lumières sur les défis et les opportunités présentés par les métiers du web.
Nous avons récemment choisi d’explorer un nouveau point de vue, celui d’un artiste pour qui Internet constitue un lieu de travail, d’échange et d’inspiration. Parole à Bayrem Zouari, illustrateur, web designer et photographe.


D’abord, parlez-nous de votre parcours et premiers pas sur le web.

BZ : Personnellement, Internet a pris de l’importance depuis l’avènement des réseaux sociaux et donc, des échanges professionnels. Il est vrai que les forums de discussions existaient bien avant, depuis les années 2000, j’aurais bien aimé trouver des  forums spécialisés autour de la communauté des professionnels, hélas les jeux de cartes et le football monopolisaient notre web.

J’ai été aussi incité à me lancer sur Internet suite à mes premières découvertes des blogs d’artistes du monde. C’est là où j’ai lancé mon tout premier journal que j’ai baptisé Glory Land. En somme, blogs et réseaux sociaux sont nécessaires pour un artiste, dans la mesure que ces outils permettent d’avoir du feedback en temps réel.
Comment vous utilisez Internet en tant qu’artiste ?

BZ : Avant tout, il s’agit d’un outil de travail où on communique via un profil professionnel et on développe son identité. Par conséquent, un artiste est tenu à être responsable de tout ce qu’il publie sur les réseaux sociaux. Je le souligne, Internet est un média redoutable où il faut veiller sur sa propre image de marque.

D’autre part, je me félicite de pouvoir accéder à des formations, documentaires, et autres supports d’apprentissage sans quoi je ne peux bâtir ma carrière. En somme, Internet est plus que nécessaire pour un artiste, en tant que créateur et en tant qu’apprenti ! 
Si je devais juger mes propres travaux, je pencherais sans hésitation pour ceux que j’ai publiés sur le web. Je me suis en effet inspiré des créations d’artistes de par le monde, j’ai voulu développer et imposer mon propre emprunte à travers ces travaux non commerciaux. 

Aujourd’hui encore en Tunisie, il y a un manque d’échange entre artistes (dessinateurs en particulier) ce qui fait d’Internet une alternative et un espace vital pour s’inspirer et avancer. Un artiste ne doit pas se contenter de ses heures de travail au sein d’une agence, ni de ses participations dans un club culturel. L’heure est à l’ouverture au monde entier, aussi bien au niveau professionnel que culturel. 


Caricatures, bandes dessinées, animations, sketchs, et autres créations artistiques sont de plus en plus nombreuses et organisées sur le web Tunisien. Est-ce intéressant pour vous de lancer votre propre série de caricatures ou web TV par exemple ?

BZ : Sans doute, c’est très intéressant ! Cela fait longtemps depuis que je rêve de lancer une web TV, mais laissez moi vous demander : Comment pourrais-je développer une série gourmande en volume horaire et en ressources  matérielles sans le financement ? Le support web qui m’offre cette possibilité, n’est pas suffisamment rentable en Tunisie. C’est un fait. La plupart des journaux électroniques peinent pour couvrir leurs dépenses, que dire des artistes ? Pour évoluer, il est impératif de renouveler ses équipements… coûteux. Et comme tout citoyen, un artiste doit assurer ses dépenses courantes, c’est élémentaire.

de droite à gauche  : le blog de CaricaTun, Yahia Boulahia et Willis from Tunis


SurfnTaste : Au fait, nous avons pensé à ces caricaturistes sur facebook qui arrivent à publier leurs créations à un rythme plus ou moins soutenu. De plus, ils sont volontaires. Pourquoi pas vous ?

BZ : Simplement, nous avons des styles différents. Je privilégie la qualité de mes illustrations plutôt qu’à leur quantité. En termes de chiffres, je passerais jusqu’à cinq jours pour achever une caricature dont je peux être satisfait. En revanche, une esquisse (sketch) de caricature prendrait quelques minutes. C’est une question de choix.


Je tiens à le redire, il n’est pas dans l’intérêt de l’artiste de produire régulièrement sans rémunération, cela ne peut qu’affecter la qualité de ses créations.  D’ailleurs, la qualité fait défaut en Tunisie. Nous ne comptons pas des caricaturistes ayant un niveau vraiment mondial. En tout cas, je n’en ai pas vu jusqu’à maintenant.

Illustration de Jason Seiler, une des références de la caricature


SurfnTaste : Quels sont les critères pour évaluer une caricature, sachant qu’à chacun son style ? 

BZ : Il faut d’abord faire la différence entre une caricature et un cartoon. Ce dernier est développé dans un style linéaire et simpliste car il mise sur le message transmis plutôt que sur la qualité de l’illustration elle-même. De ce fait, vous retrouvez les cartoons souvent dans les journaux et sur le web en réponse à l’actualité. Mais à mon avis, nous les Tunisiens devrons d’abord et davantage nous consacrer à la caricature proprement dite, pour faire évoluer notre technicité et la qualité graphique de nos réalisations. Conceptual art, matte painting, et autres techniques d’illustration sont quasiment méconnues et délaissées en Tunisie. Jusqu’à quand ?



Vous avez récemment réalisé une séance de Live-Caricature. Nous voudrions en savoir plus.

BZ : J’en garde un excellent souvenir. J’ai été contacté par une boîte de promo médicale, MC Pharma, qui allait exposer  à un congrès de pédiatrie. Le marché consiste à animer le stand en proposant aux visiteurs et aux curieux une caricature instantanée (live-caricature)

Réalisée sur le champ, rapidement, et moyennant un simple outil comme le fusain, la caricature ne peut être poussée. C’était un succès total. 

La caricature instantanée - et payée - est chose fréquente sous d’autres cieux, dans des endroits fermés comme dans la rue. Il s’agit là d’une véritable culture qui tarde encore à s’ancrer en Tunisie. J’espère qu’on verra la live-caricature se manifester plus souvent chez nous.


SurfnTaste : En Tunisie, est-ce qu’il y a des obstacles qui empêchent ce concept de s’ancrer ?

BZ : Aucunement. J’ai passé 4 heures à esquisser les visiteurs sans arrêt, ils étaient si nombreux et si différents les uns des autres : des jeunes de 18 ans jusqu’à des adultes de 60 ans, des hommes et des femmes. Pour la quasi majorité, ça serait leur première caricature, et pourtant, personne n’a été outrée.

Ni la personne illustrée, ni le grand public ne constituent des obstacles au dessinateur pour animer une séance de live-caricature. En revanche, un travail pareil requiert énormément de concentration sans faille pour satisfaire une file ininterrompue de visiteurs. Non seulement que c’est épuisant, mais aussi, cela profite au stand et à son promoteur qui bénéficie d’une animation et d’un buzz on ne peut meilleur.

La live caricature est une activité qui paye et qui se paye. Les organisateurs, les professionnels du marketing évènementiel, et les décideurs en général ont une certaine responsabilité. L’épanouissement de la live-caricature dépend simplement de leur raisonnement.
Commercial et Artistique, sont-ils contradictoires ? Quelles sont les frontières entre ces deux mondes ?

BZ C’est une équation qui oppose l’art à l’argent. Ni l’un ni l’autre ne doit prendre le dessus. A partir du moment où vous ressentez un déclin dans la qualité de votre travail, là vous devriez vous arrêter un peu, et faire de « l’art pour l’art » pour ne pas devenir un simple commerçant. En revanche, l’argent est nécessaire, et il est difficile, voire utopique pour un artiste de travailler à un rythme soutenu sans développer des sources de revenu. 

L’art pour l’art, je n’y crois pas tellement. C’est irréaliste et ça ne peut pas tenir. Même durant la Renaissance, Leonardo Da Vinci et Michael Angelo recevaient des commandes, et travaillaient comme n’importe quel professionnel. 

Qu’est ce qu’une carrière réussie pour vous?

BZ : C’est de laisser une vraie empreinte positive dans mon domaine artistique pour les générations à venir, dans le monde. J’aimerais partager mon vécu, mes expériences passées et mes connaissances sous forme artistique. J’ai vécu et je continue à vivre des expériences assez riches et inspirantes en Tunisie.

SurfnTaste : Autrement, travailler une cause à travers l’art ?

BZ : Ecoutez, pour l’humanité, l’art doit défendre une cause, à commencer par la création publicitaire.

SurfnTaste : Parlant de publicité, quels sont les spots tunisiens qui vous ont le plus marqué ?

BZ : D’après mes souvenirs, j’ai apprécié les tout premiers spots publicitaires de Tunisiana à l’aube de son lancement. (sab3a 7aya , el 7ouma , etc.) par l’agence Karoui & Karoui. Les séquences ont alors véhiculé l’âme spécifiquement tunisienne de la marque, bien que l’annonceur, Orascom Telecom, soit une entreprise étrangère.

Voila un exemple de message publicitaire travaillé intelligemment. Je salue particulièrement les scénaristes de cette série de spots publicitaires, sans oublier la réalisation et le casting, qui sont aussi des aspects réussis. Ça, c’est de l’art, et c’est de la « culture pub ».

Il y a bien d’autres spots publicitaires d’autres marques qui m’ont plu, malheureusement, la majorité de ces vidéos ont importé des idées et des concepts. En revanche, les premiers spots de Tunisiana sont typiquement tunisiens.

SurfnTaste : L’année 2011 a été marquée par l’essor de la publicité politique et aussi citoyenne. La cause a elle été bien servie par la pub ?

BZ : Personnellement, je ne pense pas que ces spots ont réussi. Je vois plutôt du matraquage et de la propagande. Une publicité peut facilement virer vers la propagande, c’est aux artistes de rester honnêtes afin de maintenir cette limite si fine entre un simple message publicitaire et la propagande, qui peut être politique, ou issue de la société civile.

Envisageriez-vous de créer et de transmettre votre propre style artistique ? 

BZ : Je le souhaite bien, ma carrière serait alors plus qu’aboutie. Mais pour ce faire,  il impose de voyager et de côtoyer des cultures diverses. Le paysage culturel en Tunisie est comme la « mer morte », alors que sous d’autres cieux,  toute idée et toute création a toutes les chances d’être acceptée et même adoptée.

En contre partie, notre profession en Tunisie est marquée par une concurrence généralement déloyale alors que l’échange entre artistes est quasi inexistant, d’où la médiocrité du niveau professionnel. Les productions ramadanesques à la télé en témoignent, et je ne suis pas le seul à le penser.

SurfnTaste : Pourtant, l’audience enregistre des records durant le mois de ramadan, et bon nombre de téléspectateurs sont accros à ces productions…  


BZ : Evidemment, mais cela n’empêche que l’artiste se doit améliorer le goût et les mentalités du public, et non pas les subir et les flatter.

Considérons par exemple que vous travaillez dans une agence et que vous devez traiter avec un client fort probablement non connaisseur. Devriez-vous imposer votre point de vue ou succomber aux goûts de votre client ?

Dans la société, l’artiste est responsable tout comme le politicien, alors que le grand public est supposé recevoir et interagir avec ses créations et ses messages.
Je rappelle toutefois que le sponsor ou le promoteur doit faire confiance à l’artiste et à sa mission, plutôt que le forcer à succomber à sa vision souvent axée sur le profit : faire des maux des gens un business, et ce n’est qu’un exemple.

En définitive, les artistes sont les seuls à pouvoir changer d’une manière positive et sensible le goût du public, en tenant bon à leurs idéaux et à leur indépendance artistique.
Je dis bien artistes, car ensemble, nous pouvons créer un mouvement et une unité ayant un poids suffisamment important pour initier un véritable changement.

Néanmoins, j’en demeure pessimiste, constatant que nous les artistes, sommes plutôt éparpillés et isolés. Nous n’avons pas une telle unité, mais plutôt de l’élitisme.


SurfnTaste : Quelle serait concrètement la forme de cette unité qui peut  faire évoluer les choses ?  

BZ : Simplement une communauté qui coopère, qui partage l’information, et qui reste ouverte au monde entier à travers les voyages, des compétitions, etc.

Je pensais que ce rêve était permis après la révolution et le grand remue-ménage qui s’en est suivi. Malheureusement, le domaine artistique n’a pas encore connu sa propre révolution.

Je cite encore une fois les productions ramadanesques dont la qualité demeure quasiment inchangée depuis 2010, aucune évolution, et c’est grave.

Et pourtant, beaucoup d’entre-nous, réalisateurs, photographes, etc. sommes satisfaits et parlons de succès, pendant que nous sommes bien loin de l’effervescence et de la créativité qui fuse dans tous les sens, ailleurs… ces pays développés sont en train d’attirer de nombreux talents. L’immigration des cerveaux, ça concerne aussi les artistes, et c’est un phénomène à prendre au sérieux. Il y en a d’autres qui changent carrément d’activité, pour mettre fin à leur isolement et manque de moyens et j’en connais des cas.

Voila pourquoi je souligne que dans une telle communauté, il importe d’être coopératif, curieux, généreux, tout artiste a droit à l’information, et… à être critiqué.

Comment vous évaluez la place de la création graphique dans le web tunisien et mondial ?

BZ : Parlant du web mondial, je suis tout juste fasciné. La création graphique et l’ergonomie évoluent très rapidement. Par cette occasion, j’invite les internautes tunisiens à « changer d’air », à se balader hors du Facebook car il y a tellement de choses à découvrir dans le grand World Wide Web.

Maintenant pour ce qui est des sites web tunisiens, j’en suis combien de fois outré, connaissant que les templates (thèmes graphiques prédéfinis) utilisés par ces sites, sont souvent vieux d’au moins cinq ans. Nous ne sommes pas en train d’exploiter pleinement l’évolution incroyable du web design qui s’opère un peu partout dans le monde.



Que pensez-vous justement de ces templates et des thèmes prédéfinis ?

BZ : A vrai dire, je ne suis pas contre l’utilisation de ces solutions fin prêtes, loin s’en faut, mais je souhaite bien que nos webdesigners fassent l’effort de personnaliser les templates qu’ils téléchargent et installent en quelques clics.

Cela me ramène à parler du vrai problème : il arrive souvent dans notre marché que le développeur web monopolise les différentes phases de la création du site web, dont il est aussi le designer et l’intégrateur. Et plus généralement, on manque de spécialisation dans plusieurs domaines professionnels en Tunisie.




SurfnTaste : Vous sous-entendez bien qu’il y a une différence entre le designer - votre métier – et l’intégrateur ? 

BZ : Bien sûr, je ne suis pas supposé apprendre les bouts de code et des commandes pour traduire la maquette graphique que j’ai créée, en une squelette du site web. Mais revenant à la réalité du marché, les trois rôles clé dans la processus de création de site web, sont tout simplement confondus, ce qui résulte en un niveau graphique moyen, peu recherché, si ce n’est pas dépassé par rapport au web design de certains sites du monde.

Je suis aussi amené à parler du piratage, une arme à double tranchant : ce « cyber-crime » sanctionné ailleurs, a rendu accessibles des suites logicielles professionnelles, à l’instar du pack Adobe. Toutefois, le revers de la médaille est que tout chacun peut télécharger… des logos à partir de banques d’images. Un logo, c’est tout simplement l’identité visuelle d’une marque. Je vous laisse imaginer les dégâts.

Le vol de propriété intellectuelle est néfaste non seulement pour le créateur, mais aussi pour le pirate ou l’imitateur qui bloquent ainsi leurs propres facultés créatives. Inspirez-vous, personnalisez, essayez d’aller toujours plus loin ! Tout créateur s’inspire !

Quelques bonnes raisons pour relooker son site ou pour faire confiance à un web designer créatif ?

BZ : Ce n’est pas chose facile. Il faut mettre en valeur son portfolio mais d’abord, apprendre à expliquer au client la valeur ajoutée du design et de l’ergonomie pour son site web futur ou déjà en ligne, étant donné que ces éléments sont souvent négligés et sous-estimés par les professionnels.

Cela me rappelle la place du graphique dans les années 80s ; à l’époque, payer un logo ou un flyer n’était pas chose évidente. Ce n’est qu’au bout d’années d’éducation que la charte graphique est devenue un besoin, je peux aussi citer le cas de la publicité audiovisuelle qui a remarquablement évolué au cours des vingt dernières années, les annonceurs ont fini par saisir l’impact réel du visuel. Il en va de même pour le web design.

Si vous pouvez définir l’ergonomie web en quelques mots ?

BZ : D’une manière simple, l’ergonomie web doit se traduire par un confort de navigation : l’information, y compris le logo et les produits, doivent être bien vus et faciles d’accès à l’œil. Le visiteur ne doit pas être désorienté face au flux souvent important d’information présenté par le site web.

SurfnTaste : Et comment pouvez-vous juger si un site est réellement ergonomique ?

BZ : Cela ressort du travail du statisticien web qui peut mesurer l’impact visuel des éléments du site en termes d’attention et de navigation, via les chiffres ou les cartes de chaleur. Je me suis introduit à cette approche d’évaluation chiffrée grâce à mon projet de web magazine Tounsia 4ever.


Le A/B testing est une des applications de la statistique appliquée
au web et qui consiste à comparer le comportement des visiteurs sur deux
interfaces afin de décider laquelle est la plus interactive



Je préfère être scientifique en faisant confiance aux faits : un site ayant un bon look, n’est pas forcément bien exploité ou simple d’utilisation, il faut l’admettre quand on a des chiffres à l’appui, au lieu d’être orgueilleux. Le design est alors ajusté selon le retour réel des visiteurs.  



Si vous désirez dire quelque chose aux professionnels du web ? (développeurs, marketers, ou simples propriétaires de sites web)

BZ : Travaillez, lancez-vous, soyez créatifs, ouvrez vous les uns aux autres, acceptez les critiques ! Et soyons spécialistes, chacun doit parfaire son propre domaine tout en respectant les autres dans leurs domaines respectifs.

Merci à SurfnTaste, un site neutre dont j’apprécie la ligne, et je serai très heureux de lire vos critiques. J’espère que votre site va contribuer dans l’amélioration de la qualité du web tunisien.

2 comments:

Merci Surf'n'Taste, Bonne Continuation, Un travail tres sérieux !

Merci bien, ça nous encourage ! nous serons intéressés de redécouvrir tes avis et enseignements plus tard, en souhaitant qu'il y aura du changement positif dans tous ces milieux, bon chemin !

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